L’inflation et la monnaie yougoslave dans les années 1990

Sous la direction du maréchal Tito, l’inflation en Yougoslavie oscille entre 15 et 20%, alimentée par un déficit budgétaire chronique financé par une production de monnaie. Contrairement aux autres pays communistes liés à l’URSS, l’économie yougoslave n’obéit pas à un centralisme dirigé, mais les entreprises sont autogérées. Mais pour rétablir l’équilibre de leurs comptes, elles abusent des crédits, inflationant la monnaie yougoslave à quelque 30%.

Les banques se voient alors interdire de consentir des prêts qui ne serviraient pas à financer un investissement réel. Les salariés se sont vu accorder des augmentations de salaire ne correspondant pas à un gain de productivité, et cette surconsommation artificielle attise encore dévalorise la monnaie yougoslave, à un point tel que le gouvernement demande aux salariés de restituer l’excédent, et bloque certains prix. Les prix ne cessent cependant pas de déraper, car les entreprises, qui prévoient un blocage total des prix, anticipent les hausses (en été 1979, la pose d’un téléphone triple de 926 à 3000 dinars, la farine augmente de 20%, l’essence et les cigarettes de 30%).
La Yougoslavie est, à l’époque, une fédération de six républiques et de deux territoires autonomes, qui ne parviennent pas à s’entendre sur les mesures de restrictions à prendre. Des produits commencent à manquer dans les boutiques (sucre, huile).

Le gouvernement prend alors des mesures visant à réduire la quantité de monnaie yougoslave disponible, par exemple en limitant l’accès des citoyens à leurs avoirs dans les banques. Il dévalue aussi la monnaie de 20%, espérant ainsi réduire le déficit, et instaure un réseau de magasins d’État censés procurer des denrées à un prix nettement inférieur à celui du marché libre. Mais ces magasins sont vides, et c’est le marché noir qui prospère.

monnaie fiduciaire

Bien vite, tout manque, en particulier l’essence, que l’on ne trouve plus que chez des vendeurs à la sauvette le long des routes. Les automobilistes se replient alors sur les transports en commun, eux-mêmes sevrés d’essence (seuls 500 autobus roulent dans Belgrade, au lieu des 1200 habituels). Ces autobus sont pris d’assaut, au point que les contrôleurs eux-mêmes ne peuvent plus y accéder pour encaisser le prix des billets. Les camions de livraison, les ambulances, les pompiers et les éboueurs se trouvent aussi à court de carburant.
Le gouvernement imprime désespérément de la monnaie en quantité de plus en plus massive, mais la planche à billets ne fait évidemment qu’aggraver encore le problème, et l’inflation en Yougoslavie s’emballe. Il gèle alors tous les prix: la conséquence immédiate est la disparition totale de toute marchandise. Lorsque les fermiers refusent de vendre leur production aux prix ridicules imposés par le gouvernement, celui-ci prend la décision incompréhensible d’utiliser ses réserves pour acheter ces denrées à l’étranger au lieu de lever le blocage des prix. Il va même jusqu’à créer la famine en privant les fermiers de 70% de l’essence nécessaire à leurs semailles et leurs récoltes. Il tente alors une autre politique, en imposant aux commerçants de remplir un formulaire à chaque augmentation d’un prix.

Ces derniers passent donc beaucoup de temps à remplir des paperasses, et pour en réduire le nombre ils procèdent à des augmentations plus importantes par anticipation: le résultat est évidemment catastrophique.
L’inflation en Yougoslavie se propulse alors vers les sommets. Le gouvernement crée en octobre 1993 une nouvelle monnaie: le nouveau dinar vaut un million d’anciens dinars. L’inflation culmine à 3.000.000 % en janvier 1994, et elle cumule 5.000.000.000.000.000 % entre octobre 1993 et janvier 1994, un record absolu ! Des billets de 500 milliards de dinars sont imprimés.
Les conséquences sociales sont dramatiques. Un chômage avoisinant les 30%, la multiplication des cambriolages, y compris dans les hôpitaux et les pharmacies pour la revente sur le trottoir des médicaments, l’arrêt du chauffage au fuel des immeubles d’habitation, dont les occupants se ruent sur les chauffages d’appoint électriques et provoquent ainsi des délestages de la part de la compagnie d’électricité, le décès de 87 patients d’un hôpital dépourvu de chauffage, de nourriture et de médicaments. Le gouvernement relève le niveau des retraites, mais se montre incapable d’approvisionner les bureaux de poste en billets de banque en quantité suffisante pour suivre la folle montée des prix: les files d’attente s’étirent sur le trottoir, composées de gens qui savent que chaque minute qui passe réduit la valeur de ce qu’ils vont toucher.
De nombreux industriels refusent les paiements en dinars, et c’est le Deutsche mark qui devient peu à peu la monnaie officieuse de la Yougoslavie: le 12 novembre 1993, il vaut 1 million de nouveaux dinars, il en vaut 6,5 millions le 23 novembre, et 37 à la fin du mois. Le 11 décembre, le taux est de 800 millions de nouveaux dinars pour 1 DM;  il monte à 3,7 billions le 15. Le 29 décembre 1993, 1 DM vaut 950.000.000.000.000 nouveaux dinars.
Le 6 janvier 1994, le gouvernement déclare que la devise officielle de Yougoslavie est le Deutsche mark, et annonce l’arrivée d’une nouvelle monnaie, le nouveau nouveau dinar, d’une valeur de 1 milliard de nouveaux dinars. Son taux par rapport au DM est de 6000 nouveaux nouveaux dinars pour 1 DM.

Il passe à 80.000 le 11 janvier, à 700.000 le 13 et à 10 millions le 19 ! L’inflation en Yougoslavie est alors de 100% par jour.
La position officielle du gouvernement est que cette hyperinflation est due « aux sanctions injustes appliquées à l’État et au peuple serbe ». Mais un observateur extérieur y voit plutôt une succession d’erreurs de gestion, une raideur intellectuelle et un manque total de psychologie.
C’est le directeur de la banque centrale de Yougoslavie, Dragoslav Avramovic, qui réussit enfin à stabiliser l’inflation en créant, le janvier 1994, le super dinar, d’une valeur de 10 millions de nouveaux nouveaux dinars et indexé sur le Deutsche mark.

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